
Certains récits anciens et certaines histoires nous ont parues dignes d’intérêt et de parution...
C’est lors du rangement de vieilles archives communales, que nous sommes tombés sur les récits oubliés d’un habitant qui, semble-t-il, avait la plume facile et relatait plus ou moins la vie de l’époque. Toutefois, personne parmi les plus anciens de la commune n’a pu nous certifier s’ils étaient véridiques ou tout droit sortis d’une imagination assez fertile ! Certaines histoires, invérifiables aujourd’hui donc, nous ont cependant parues dignes d’intérêt et de parution auprès des habitants de la commune concernée, en l’occurrence Tugéras St Maurice…
La véritable histoire du nom de « La Vache qui rit ».
« Tu vois Léon, je te l’avais bien dit, il fallait tourner à gauche à la sortie de Saintes et toi tu as pris à droite ! »
« Ecoutes Benjamin, si tu n’avais pas dormi à ce moment-là, tu aurais vu qu’il y avait des travaux sur la route ! Je ne pouvais tourner qu’à droite ! »
Cela fait déjà maintenant plus d’une heure que la nuit est tombée et la De Dion Bouton Skiff 10CV flambante neuve, roule sur cette sombre et chaotique route de Saintonge. Bien qu’équipée de deux énormes phares à l’avant, ceux-ci ne sont pas d’une grande efficacité et Léon a bien du mal à conserver une trajectoire régulière.
« Au lieu de râler, tu devrais plutôt profiter de ma nouvelle voiture. Tu sais que c’est leur dernier modèle ! Franchement, elle est pas belle !? Ils vont en faire une tête quand j’arriverai dans la cour de l’usine avec ! »
« Oui ben à ce train-là on n’est pas encore arrivé ! Et pour le retour, le Jura c’est pas la porte à côté ! »
Nous sommes en 1920, Léon Bel, fromager à Lons le Saunier et Benjamin Rabier son ami et illustrateur humoristique dans certains journaux, reviennent de Paris où Léon est allé chercher sa voiture neuve. La fromagerie Bel est en plein essor et Léon tient à le faire savoir ! Ils sont venus dans les deux Charentes pour trouver de nouveaux producteurs de lait. Mais pour l’instant, les routes étant ce qu’elles sont à l’époque, en particulier juste après la 1ère guerre mondiale, qu’il est facile de s’y perdre et les deux amis n’y ont pas échappé.
« Ecoutes Léon, il est près de 19h et je pense qu’il serait plus que raisonnable de chercher un lieu pour dormir. Demain matin il fera jour et ce sera alors facile de retrouver notre chemin, tu ne crois pas !? »
« Tu sais que j’ai toujours admiré ton pragmatisme Benjamin, et je dois reconnaître qu’en ce moment précis, je suis tout à fait d’accord avec toi. Dès que je trouve un hôtel ou une auberge, je m’arrête, de toute façon je suis fatigué, la conduite de la voiture dans ces conditions m’épuise ! ».
Ils roulèrent encore une bonne demi-heure avant de voir enfin le panneau qu’ils attendaient avec impatience : « Auberge du bon pineau» Tugéras :1km.
« Enfin ! » dit Benjamin.
« Hô oui, lui répondit Léon, j’ai hâte de reposer mes vieux os et de dormir un peu ! ».
La voiture bien garée sur le bord de la petite route, ils se dirigèrent vers l’auberge. La porte, bien que faite de quelques planches de bois des plus ordinaires, leur semblait être l’entrée d’un palace parisien. A l’intérieur, un petit pendentif métallique faisant office de sonnette, signala leur arrivée : « gling-glong »
La pièce était grande et, au fond, face à eux, une immense cheminée ouverte où brûlait d’énormes buches, dispensait une douce chaleur. On aurait pu y faire cuire un sanglier tout entier ! Léon ne s’en étonna pas : en cette région reculée de campagne , il devait en être comme dans sa contrée natale du haut Jura où le gibier n’est pas rare.
« Bonsoir messieurs » leur lança d’une voix un peu fluette l’homme qui s’avançait vers eux. « Que puis-je faire pour vous ? ». L’aubergiste était aussi petit qu’il était sec. Le visage creusé, son corps presque décharné, flottait dans ses vêtements. Sans doute faisait-il partie de ces anciens prisonniers de guerre ayant eu la chance eux, malgré tout, de revenir d’Allemagne deux ans auparavant.
« Hé bien si cela est possible, un bon repas et deux chambres bien reposantes ! » lança Léon.
« Et sans oublier une ou deux bonnes bouteilles de vin du pays ! » ajouta Benjamin !
« Je m’en occupe messieurs, ma femme est un véritable cordon bleu, je suis sûr qu’elle va pouvoir vous faire un vrai festin ! Mettez-vous donc à cette table, je vous apporte déjà le vin ! »
Réconfortés par cet accueil et la promesse d’une fin de journée des plus agréables, Léon et Benjamin se détendirent autour d’une bonne bouteille.
« Au fait Benjamin, tu as repensé à ce que je t’ai demandé ? Je voudrais que tu illustres ma prochaine campagne de réclame pour mon nouveau fromage fondu » ?
« J’arrête pas d’y penser Léon. Ton nouveau fromage fondu de vache est tout simplement révolutionnaire, l’idée des petites portions triangulaires est vraiment géniale ! Aussi, il faut qu’il ait un visuel à la hauteur de cette nouveauté ! J’ai compulsé pas mal de livres, de dessins et d’affiches mais je n’ai encore rien trouvé qui puisse aller avec une image de nature, de campagne ou même de vache. »
Une bonne odeur émanant de la cuisine, commençait maintenant à titiller l’odorat des deux compères.
« Le repas sera bientôt prêt messieurs. Puis-je mettre un peu de musique pour vous faire patienter ? » demanda l’aubergiste.
« Mais avec plaisir » répondirent en cœur les deux amis.
Le petit homme chétif attrapa un vieux 78 tours qu’il déposa sur son gramophone. Une musique classique s’en échappa.
« C’est du Wagner « la chevauchée des Walkyries », cela ne vous dérange pas ? demanda-t-il. Ma femme est une grande amatrice des opéras ! ».
Avant même d’avoir eu le temps de répondre, Léon et Benjamin virent sortir prestement de la cuisine celle qui devait sans doute être la femme de l’aubergiste. Aussi imposante que son mari était maigre ! Elle faisait sans doute 1m75, plus de 100 kg, des bras et des cuisses de débardeurs !!! Le plat de cochon de lait qu’elle tenait entre ses deux mains imposantes semblait minuscule !
« Ah Frida, ma chérie, veux-tu que je t’aide ? demanda, par politesse, l’aubergiste.
Frida bien sûr, n’avait besoin d’aucune aide et c’est en finissant l’air des Walkyries de sa voix puissante qu’elle déposa le cochon grillé sur la table.
« Ha ! che fous zouhaite un bonneu haappétit ! lança Frida dans un rire tonitruant. Son accent ne laissait aucun doute quant à ses origines. Son mari, finalement, n’était pas rentré seul d’Allemagne !
La soirée se poursuivit autour de ce délicieux repas, bien arrosé et accompagné des chants puissants et de la joie de vivre de Frida. Son visage rond et bien en chair, sa bonhomie, son rire et sa jovialité ne pouvaient qu’apporter du plaisir à qui partageait sa présence.
Le lendemain matin, nos deux amis reposés reprirent la route, après avoir remercié chaleureusement les patrons de l’auberge. Dans la voiture, Benjamin avait dans les yeux une petite étincelle et au coin de la bouche un léger sourire qui n’échappèrent pas à Léon.
« Dis-donc Benjamin, je te connais comme si je t’avais fait ! Tu as trouvé une idée pour ma campagne de réclame ? »
« Ecoute Léon, tu sais que la nuit porte conseil ! Je crois que ni toi ni moi on ne pourra oublier cette Frida ! La voir chanter comme çà et avec autant de bonne humeur la Walkyrie, m’a fait apparaître dans mes rêves une image dont je ne voulais te parler qu’après être sorti de l’auberge. Qui dit lait ; dit vache, non !? Alors une vache bien en chair, une vache joyeuse et communiquant sa joie de vivre ! Bref : de la Walkyrie ça devient : « une Vache qui rit »! Qu’en penses-tu ? Je crois que j’ai même déjà le visuel en tête »…
Léon tourna la tête vers son ami. Il ne put répondre ! Un grand éclat de rire venait de sortir de sa bouche !!! Un tout aussi grand coup d’accélérateur à la De Dion Bouton confirmait à Benjamin qu’il venait de trouver le chainon manquant au futur succès international, toujours bien vivant aujourd’hui, de la fromagerie Bel.
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Alors, à votre avis !? Ce récit pourrait-il être tiré d’une histoire vraie ? Après tout, les bêtises de Cambrai sont nées d’une erreur d’un commis, la tarte Tatin d’un oubli d’une des deux sœurs…, les exemples sont nombreux. Alors pourquoi la « Vache qui rit » ne serait pas née lors d’un passage en Charente Inférieure, près de Tugéras !? Nous vous laissons le choix et la liberté d’y croire (ou pas).
En attendant, nous continuerons « d’éplucher » les récits de ce Tugérassien bien inspiré…
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